CHAPITRE VINGT-HUIT
Sous le regard approbateur de Grand-mère, je rappelai le vent et lui demandai de tourbillonner autour du campus, en se concentrant particulièrement sur les dortoirs. Nous tendîmes l’oreille pour entendre les hurlements des démons, mais nous ne perçûmes que le sifflement réconfortant de l’élément ami. Épuisée, je me mis en pyjama et me couchai. Grand-mère alluma une bougie de pleine lune et je me blottis contre Nala, regardant avec plaisir Grand-mère brosser ses longs cheveux argentés alors qu’elle accomplissait son rituel de coucher. Je m’endormais lorsque sa douce voix s’éleva.
— U-we-tsi a-ge-ya, je veux que tu me promettes quelque chose.
— Oui, Grand-mère, dis-je d’une voix ensommeillée.
— Quoi qu’il arrive, tu ne dois pas oublier qu’il faut vaincre Kalona. Rien ni personne n’est plus important que ça.
Je me redressai, complètement réveillée.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
— Ne laisse rien te détourner de ton but, Petit Oiseau.
— Tu parles comme si tu ne devais plus être là pour me remettre dans le droit chemin, fis-je, sentant la panique m’oppresser la poitrine.
Elle vint s’asseoir sur le bord de mon lit.
— Je compte rester là pendant très longtemps, mon cœur, tu le sais. Mais je veux quand même que tu me le promettes. Prends ça comme un moyen d’aider une vieille femme à bien dormir.
— Je fronçai les sourcils.
— Tu n’es pas une vieille femme.
— Promets-le-moi, insista-t-elle.
— Je te le promets. Et toi, promets-moi qu’il ne t’arrivera rien.
— Je ferai de mon mieux, dit-elle en souriant. Maintenant, tourne la tête, je vais te brosser les cheveux pendant que tu t’endormiras. Cela te fera faire de beaux rêves.
Avec un soupir, je roulai sur le côté et sombrai dans le sommeil sous les caresses aimantes de ma grand-mère, au son d’une douce berceuse cherokee.
Je fus réveillée par des voix étouffées. Croyant qu’elles provenaient de la caméra de surveillance, je m’assis et attrapai le moniteur. Je l’allumai, et poussai un soupir de soulagement : le corps de Stark était toujours là. J’éteignis l’écran et regardai le lit vide de Grand-mère. Je souris en balayant ma chambre du regard : Grand-mère avait fait le ménage avant de partir pour sa journée de shopping et son déjeuner. Nala miaula, mécontente.
— Désolée, c’est mon imagination hyperactive qui me fait entendre des voix.
La bougie brûlait toujours. Je regardai mon réveil : il n’était que quatorze heures, il me restait encore plusieurs heures de sommeil. Je me recouchai et tirai la couverture sous mon menton.
Une minute plus tard, j’en émergeai de nouveau : les voix, accompagnées cette fois de petits coups frappés à ma porte, n’étaient décidément pas le fruit de mon imagination. Nala grommela, furieuse.
— Si ce sont les Jumelles qui veulent aller faire les soldes, je vais les étrangler, dis-je à mon chat, que cette perspective sembla réjouir.
Je me raclai la gorge.
— Oui ! Entrez !
À ma grande surprise, la porte s’ouvrit sur Shekinah, Aphrodite et Neferet. Aphrodite pleurait. Je me redressai brusquement, repoussant mes cheveux en arrière.
— Que se passe-t-il ?
Elles s’avancèrent dans la chambre. Aphrodite s’assit sur le lit, à côté de moi. Je la regardai, puis Shekinah, et enfin Neferet : il n’y avait que de la tristesse dans leurs yeux. Je continuai de fixer Neferet, voulant voir derrière la façade et souhaitant que tout le monde en soit capable.
— Que se passe-t-il ? répétai-je.
— Mon enfant, commença Shekinah d’une voix douce. C’est ta grand-mère...
— Grand-mère ! Où est-elle ?
Personne ne répondit. J’attrapai la main d’Aphrodite :
— Dis-moi !
— Elle a eu un accident de voiture. Un accident grave Elle conduisait dans Main Street, et elle a perdu le contrôle de son véhicule parce que... parce qu’un gros oiseau noir a foncé sur son pare-brise. Sa voiture a quitté la route et heurté un poteau de plein fouet.
Des larmes coulaient sur les joues d’Aphrodite, mais sa voix était ferme.
— Elle est à l’hôpital Saint-John, en soins intensifs. Je ne pus parler pendant un moment. Je regardai le lit vide de Grand-mère et son petit oreiller rempli de lavande.
— Elle allait déjeuner à l’Ardoise. Elle me l’a dit hier soir, juste avant que...
Je m’interrompis, me rappelant que nous en avions parlé juste avant que j’ouvre les rideaux et que je voie l’horrible Corbeau Moqueur. Il nous avait écoutées, et il avait ainsi appris où Grand-mère irait aujourd’hui ! Puis il avait provoqué son accident.
— Juste avant quoi ?
À un observateur non prévenu, la voix de Neferet aurait paru inquiète, comme celle d’une amie et mentor. Mais, quand je fixai ses yeux émeraude, j’y vis les froids calculs d’une ennemie.
— Juste avant que nous allions nous coucher, répondis-je en essayant de ne pas montrer à quel point cette femme vile et tordue me dégoûtait. Elle m’a dit ce qu’elle comptait faire pendant que je dormirais.
Je détournai le regard de Neferet et je m’adressai directement à Shekinah :
— Je dois aller la voir.
— Bien sûr, mon enfant. Darius va te conduire à elle en voiture.
— Puis-je accompagner Zoey ? fît Aphrodite.
— Tu as déjà manqué tous tes cours hier, et je ne…commença Neferet.
— S’il vous plaît, Shekinah, dis-je, je ne veux pas être seule.
— Ne pensez-vous pas que la famille est plus importante que le travail scolaire ? demanda Shekinah à Neferet.
Celle-ci n’hésita qu’une seconde.
— Si, bien sûr. Je m’inquiète juste qu’Aphrodite prenne du retard.
— J’emporterai mes devoirs à l’hôpital. Je ne prendrai pas de retard, déclara Aphrodite en lui faisant un sourire aussi faux que la compassion de Neferet.
— Alors c’est décidé. Aphrodite accompagnera Zoey à l’hôpital, et Darius s’occupera d’elles, conclut Shekinah avec gentillesse. Prends ton temps, Zoey. Tu me diras si l’école peut faire quelque chose pour ta grand-mère.
— Merci.
Je ne jetai pas un seul regard à Neferet jusqu’à ce qu’elles sortent.
— Sale sorcière ! s’écria Aphrodite en foudroyant du regard la porte fermée. Comme si elle se souciait de mes résultats ! Elle ne supporte pas que nous soyons amies, c’est tout.
« OK... OK. Il faut que je réfléchisse. Je vais aller voir Grand-mère, mais je dois d’abord m’assurer que tout se passe bien ici. Il ne faut pas que j’oublie ma promesse. »
J’essuyai mes larmes et me précipitai vers ma commode, d’où je sortis un jean et un pull.
— Neferet ne supporte pas que nous soyons amies parce qu’elle ne peut pas entrer dans nos têtes. Mais elle peut entrer dans celle de Damien, de Jack et des Jumelles, et je suis sûre quelle va aller renifler de ce côté-là aujourd’hui.
— Nous devons les prévenir.
— Oui. Cet écran ne fonctionnera pas à Saint-John, si ?
— Non, le système a une portée d’une centaine de mètres seulement.
— Dans ce cas, pendant que je m’habille, emporte-le dans la chambre des Jumelles. Raconte-leur ce qui s’est passé, et dis-leur de prévenir Jack et Damien. Ce matin, il y avait un Corbeau Moqueur à ma fenêtre.
— Oh, ma déesse ! Je frémis.
— C’était horrible ! Grand-mère a jeté de la turquoise écrasée sur lui, j’ai demandé au vent de l’aider, et il a disparu, mais je ne sais pas combien de temps il nous a écoutées.
— C’est ce que tu allais dire tout à l’heure ! Le Corbeau Moqueur savait que ta grand-mère allait à l’Ardoise...
— Il a causé son accident.
— Lui, ou Neferet.
— Ou les deux ensemble. Cours porter l’écran aux Jumelles.
Attends, dis-je avant qu’elle ne quitte la pièce.
Je pris le nécessaire de voyage de Grand-mère et fouillai dans le compartiment quelle avait laissé ouvert. Il y avait une petite pochette en daim. Je l’ouvris pour vérifier son contenu et, satisfaite, je la tendis à Aphrodite.
— C’est de la poudre de turquoise. Demande aux Jumelles de la partager avec Jack et Damien. Préviens-les que c’est une protection puissante, mais que nous n’en avons pas beaucoup.
— Compris.
— Dépêche-toi. Je serai prête à ton retour.
— Zoey, elle va se remettre. Elle est en soins intensifs, mais elle avait mis sa ceinture et elle est vivante.
Il le faut, dis-je tandis que mes yeux s’emplissaient de larmes. Je ne sais pas ce que je ferais si elle ne survivait pas.
Le court trajet jusqu’à l’hôpital se fit en silence. Évidemment, il faisait grand soleil. Malgré nos lunettes et les vitres teintées, c’était très désagréable. Enfin, pour Darius et moi. Aphrodite paraissait avoir du mal à se retenir de passer la tête par la fenêtre et de profiter du soleil. Darius nous déposa devant les urgences en nous disant qu’il nous retrouverait en soins intensifs.
Même si je n’avais pas passé beaucoup de temps à l’hôpital, l’odeur m’évoquait des souvenirs détestables. Je ne supportais pas ce parfum d’antiseptique camouflant la maladie. Aphrodite et moi nous arrêtâmes à l’accueil, et une gentille vieille dame en blouse saumon nous indiqua le chemin.
Nous hésitâmes devant les portes battantes, sur lesquelles les mots « SOINS INTENSIFS » étaient écrits en rouge. Puis je me dis que ma grand-mère était là, et je franchis d’un pas déterminé les portes menant à Horreurville.
— Ne regarde pas, me conseilla Aphrodite, voyant que mes yeux étaient attirés par les vitres qui remplaçaient les murs dans les chambres des malades. Contente-toi de marcher jusqu’au bureau des infirmières. Elles te donneront des nouvelles de ta grand-mère.
— Tu as l’air bien au courant, murmurai-je.
— Mon père a fait deux overdoses, et il s’est retrouvé ici.
— Vraiment ? demandai-je en la regardant, choquée. Elle haussa les épaules :
— Tu ne ferais pas une overdose si tu étais marié à ma mère ?
Sans doute que si, mais je m’abstins de le dire. Nous étions arrivées au bureau des infirmières.
— Puis-je vous aider ? demanda une blonde bâtie comme une armoire à glace.
— Je viens voir ma grand-mère, Sylvia Redbird.
— Et vous êtes... ?
— Zoey Redbird.
Elle consulta un registre, puis me sourit :
— Vous êtes signalée comme son parent le plus proche. Juste un instant. Le médecin est avec elle en ce moment. Si vous voulez bien passer dans la salle d’attente, au bout du couloir... Nous allons le prévenir que vous êtes là.
— Je ne peux pas la voir ?
— Bien sûr que si, mais le docteur doit terminer l’examen.
— D’accord, on va patienter. Je fis quelques pas et m arrêtai. Vous n’allez pas la laisser toute seule, n’est-ce pas ?
— Non, c’est pour ça qu’il y a des vitres à la place des murs. Aucun de nos patients n’est jamais vraiment seul.
Je pensai que regarder par une vitre n’étais pas suffisant.
— Assurez-vous que le docteur vienne me voir immédiatement, d’accord ?
— C’est promis.
Nous allâmes dans la salle d’attente, qui était aussi stérile et effrayante que le reste du service.
— Je n’aime pas ça, lâchai-je.
— Incapable de rester assise, je me mis à faire les cent pas.
— Il lui faut plus que la protection d’une infirmière jetant un coup d’œil de temps à autre, déclara Aphrodite. Même avant qu’ils commencent à devenir plus forts, les Corbeaux Moqueurs avaient le pouvoir de faire du mal aux personnes âgées proches de la mort. Grand-mère est vieille, et maintenant elle est... elle est...
Je n’osai pas prononcer le mot à voix haute.
— Elle a été blessée, dit Aphrodite avec fermeté, c’est tout. Elle a juste été blessée. Mais tu as raison : pour l’instant, elle est vulnérable.
— Tu penses qu’ils me laisseraient appeler un sorcier ?
— Tu en connais un ?
— Il y a ce vieux monsieur, John Whitehorse, un ami de longue date de Grand-mère. Elle ma dit que c’était un Ancien. Son numéro est probablement dans son portable. Je suis sûre qu’il connaît un sorcier.
— On peut toujours essayer.
— Comment va-t-elle ? demanda Darius en entrant.
— On ne sait pas encore. On attend le médecin. Nous étions en train de dire que nous aimerions appeler un ami de Grand-mère Redbird pour qu’il fasse venir un sorcier.
— Ne serait-ce pas plus simple de demander à Neferet de se déplacer ? fit-il. C’est notre grande prêtresse, et elle est guérisseuse.
— Non ! nous écriâmes-nous en même temps. Darius fronça les sourcils, mais l’arrivée du médecin nous évita de nous expliquer.
— Zoey Redbird ?
Je me tournai vers l’homme, grand et mince, et lui tendis la main.
— C’est moi.
Sa poigne était ferme, sa main puissante et douce.
— Je suis le docteur Ruffîng. Je m’occupe de votre grand-mère.
— Comment va-t-elle ? demandai-je, surprise que ma voix paraisse si normale, alors que ma gorge était serrée par la peur.
— Asseyons-nous, proposa-t-il.
— Je préfère qu’on parle debout, répondis-je en essayant de lui faire un sourire. Je suis trop nerveuse pour rester assise.
Son sourire fut plus réussi que le mien ; je fus soulagée de voir autant de bonté sur son visage.
— Très bien. Votre grand-mère a eu un grave accident. Elle souffre de blessures à la tête, et son bras droit a été cassé en trois endroits. La ceinture de sécurité lui a meurtri la poitrine, et les airbags lui ont brûlé 1e visage, mais ils lui ont sauvé la vie.
— Est-ce qu’elle va se remettre ? murmurai-je.
— Il y a de grandes chances. Mais nous en saurons plus dans vingt-quatre heures.
— Est-elle consciente ?
— Non. J’ai provoqué un coma pour que...
— Un coma ?
Je me sentis vaciller. Soudain, j’eus chaud et de petit points brillants occultèrent mon champ de vision Darius m’attrapa par le coude et me conduisit à un siège.
— Respirez lentement. Concentrez-vous sur votre respiration, m’ordonna le médecin, accroupi devant moi.
Ses grands doigts enserrant mon poignet, il prenait mon pouls.
— Ça va, je n’ai rien, prétendis-je en essuyant la sueur qui perlait à mon front. C’est juste que le mot « coma » est si terrible.
— En fait, ce n’est pas si terrible. J’ai provoqué un coma pour permettre au cerveau de se soigner lui même. Avec un peu de chance, nous parviendrons ainsi à réduire l’œdème.
— Et si vous n’y arrivez pas ?
Il me tapota le genou, avant de se lever.
— Chaque chose en son temps, un problème après 1 autre.
— Puis-je la voir ?
— Oui, mais elle a besoin de calme, répondit-il en me conduisant vers les chambres.
— Mon amie peut-elle venir avec moi ?
— Une seule personne à la fois, pour l’instant.
— Pas de souci, dit Aphrodite. On t’attend ici. Et n’oublie pas, n’aie pas peur, quel que soit son état, c’est toujours ta grand-mère.
Je hochai la tête me mordant l’intérieur de la joue pour ne pas pleurer.
Nous nous arrêtâmes devant la porte d’une chambre. Le docteur me regarda.
— Elle est reliée par des tubes à beaucoup de machines. C’est assez impressionnant.
— Est-ce qu’elle respire seule ?
— Oui, et son cœur bat, régulièrement. Vous êtes prête ?
Je fis signe que oui, et il m’ouvrit la porte. En entrant dans la pièce, je perçus le bruit aussi distinct qu’effrayant d’un battement d’ailes.
— Vous avez entendu ça ? chuchotai-je.
— Quoi ?
Il fixait sur moi ses yeux candides.
— Rien, excusez-moi.
— Ce n’est pas facile, dit-il en me touchant l’épaule, mais votre grand-mère est forte et en bonne santé. Elle a d’excellentes chances.
Je m’approchai lentement de son lit. Elle paraissait si petite et fragile que je ne pus pas retenir mes larmes. Son visage était terriblement brûlé. Sa lèvre, déchirée, avait été recousue ; il y avait aussi des points de suture sur son menton. Sa tête était entourée de bandages. Son bras droit était pris dans un plâtre, d’où sortaient des vis en métal.
— Avez-vous des questions ? demanda le médecin.
— Oui, répondis-je immédiatement, sans détacher mon regard du visage de la blessée. Ma grand-mère est cherokee, et je sais qu’elle se sentirait mieux si j’appelais un sorcier.
Je regardai le médecin dans les yeux.
— Ce sera possible, mais seulement quand elle aura quitté le service des soins intensifs.
Je réprimai l’envie de lui hurler : « C’est maintenant qu’elle a besoin d’un sorcier ! »
— Vous devez comprendre qu’il s’agit d’un hôpital catholique, continua-t-il doucement. Nous n’autorisons que...
— Catholique ? l’interrompis-je, soulagée. Alors vous autoriseriez une nonne à la veiller ?
— Oui, bien sûr. Les bonnes sœurs et les prêtres rendent souvent visite à nos patients.
— Excellent ! dis-je en souriant. Je connais la personne idéale.
— Avez-vous d’autres questions ?
— Oui, pourriez-vous me trouver un annuaire téléphonique ?